Publié en pleine guerre froide, Le mur invisible a souvent été interprété comme la possible métaphore d’une catastrophe nucléaire. Mais ce roman, qu’on pourrait qualifier de survivaliste, interroge surtout l’espace qu’on prête aux femmes ; celui, aussi, qu’elles s’autorisent à arpenter. Si la narratrice a cru des années durant que le bonheur consistait à savoir ses enfants dans la chambre et la cuisine rangée, l’abandon de sa vie de mère de famille pour cette survie dans laquelle elle doit tout à elle-même, la « remet » au monde.
Ce mystérieux mur, qui, au départ, semble rétrécir son univers, l’enfermer hors de toute civilisation, devient rapidement un enclos qui protège la naissance d’un autre monde possible, animal et végétal. C’est une compagnie d’altérités bouleversantes que celle de ce chien, de ce chat et des vaches. Des vies qui obligent à désapprendre ce qu’on a cru essentiel. A leur contact, l’héroïne se libère lentement des conventions sociales et des hommes, quasi absents d’une narration dans laquelle le masculin menace, et ce jusqu’au dénouement, qu’il ne faut pas dévoiler...
A chaque début d’écriture, pour chacun de mes romans, je le relis sans savoir ce que je cherche, je le termine et une fois encore : j’ai trouvé. Si j’ai le désir de le dire ou le lire sur scène, d’y ajouter ma voix, c’est que celle de Marlen Haushofer me parle depuis des années. Comme un chanteur qui « reprend » la chanson d’un autre et finit par oublier qu’elle n’est pas de lui tant elle lui ressemble, « le mur invisible » sera ma « reprise » ; il va s’ajouter aux petites communistes qui ne sourient pas et aux trop jeunes chavirées comme Patty Hearst qui quittent la route pour la rocaille. J’ai choisi de m’entourer de deux femmes qui, chacune à sa façon, m’accompagnent dans cette démarche d’autrice live.
 
Lola  Lafon